La Chartre sur le Loir est un endroit charmant pour qui aime les ciels gris et l'herbe verte, le calme et les vaches, la cochonnaille et les vins blancs secs. Ma grand-mère, Marthe, y habite depuis une quarantaine d'années. Comment après une vie d'adulte commencée à Pondichéry puis en Afrique (Conakry, Brazzaville, N'Djaména) a-t-elle atterri là-bas ? Après la mort de son deuxième mari, elle s'est trouvée isolée et s'est installée dans cette maison familiale.
Son grand-père paternel, lorrain qui avait préféré la France à l'annexion, fut longtemps gendarme dans ce village. Son père, Léon Beck, fils de gendarme donc, fut nommé proviseur du lycée de Metz en 1919, à sa demande. Puis, en 1928, il devient proviseur du lycée Henri IV.
Sa mère était, elle, originaire du Tarn et conservait un solide accent qui me berçait lorsque j'étais enfant. Elle avait quitté le domicile familial avant sa majorité pour faire l'Ecole Normale Supérieure à Sèvres. Lettres modernes, évidemment, les jeunes filles étant alors considérées incapables de saisir les subtilités du grec et du latin.
Pendant les vacances d'été, le couple revenait à la Chartre et la maison devint un berceau familial. Marthe se maria ensuite avec Jean Poujade. Je n'ai malheureusement pas connu ce grand-père. Capitaine de la marine marchande, puis juriste, il était aussi ethnologue et peintre à ses heures perdues. Dans ses ouvrages publiés, il réalisait lui-même ses gravures. Il fut l'un des moteurs de l'Institut Français d'Afrique Noire en en dirigeant le centre de Conakry à partir de 1947, suite au retour en France de Georges Balandier. Quelques mois auparavant, ils rejoignirent Conakry à partir de Dakar en voiture à la demande de 
Théodore Monod. De cette époque marquante, naquit aussi son amitié avec Anita Conti qui logeait chez eux lorsqu'elle se trouvait à Conakry.
Après la mort de mon grand-père, elle se remaria et vécu à Brazzaville puis à 
N'Djaména, à l'époque Fort-Lamy. Elle enseignait le français et si j'aime à croire qu'elle eut pu avoir Tchicaya U'Tamsi ou Sony Labou Tansi comme élève, je crains que sa vie intellectuelle fut moins stimulante dans ces deux villes.
A l'âge de la retraite et après la mort de son second mari, elle s'installa dans la maison familiale, aux côtés de ses amis d'enfance. Peu à peu, ces amis ont disparu et sa solitude ne trouve de remède que dans la lecture.